RAPPORT

Briser le tabou de la souffrance des soignants face à la mort

Publié le 19/12/2025

Le rapport national “Les Survivants”, dirigé par le Pr Thibaud Damy, cardiologue à l’Hôpital Henri-Mondor à Créteil, révèle pour la première fois l’ampleur de la souffrance émotionnelle des soignants face à la mort.

Soignants dans une chambre de patient

Crédit photo : BURGER / PHANIE

Derrière les gestes techniques et l’accompagnement sans relâche des patients, les soignants affrontent une réalité rarement exposée, celle de l’impact psychologique des décès auxquels ils sont régulièrement confrontés. C’est ce que met en évidence «Les Survivants», un rapport national coordonné par le Pr Thibaud Damy, cardiologue à l’Hôpital Henri-Mondor, qui entamait un tour de France des soignants au printemps dernier.

Réalisée auprès de 384 professionnels hospitaliers, cette enquête offre un panorama de la souffrance émotionnelle liée à la fin de vie et au deuil dans les services de soins. Dans nombre d’entre eux, la mort s’inscrit comme un événement normal et presque routinier. L’étude montre qu’un soignant y est exposé en moyenne 27 fois par an, dont une part significative dans des circonstances brutales. Cette fréquence d’exposition à la mort laisse très peu d’espace à l’expression des émotions ressenties dans de telles situations, d’autant que la majorité des soignants déclarent ne pas avoir été formés à l’accompagnement de fin de vie et/ou ne bénéficier d’aucun soutien institutionnel spécifique après un décès. Et pourtant, les soignants continuent sans interruption à prendre en charge les patients et les familles, alors même qu’ils sont souvent laissés seuls face à leur propre charge émotionnelle. Le Pr Damy résume ainsi cet écart «Les soignants ne sont pas des machines. Ils absorbent la détresse, la douleur, la mort. Et on les laisse seuls avec ça.»

Une enquête révélatrice de retentissements psychologiques

Pour mesurer de manière objective le vécu émotionnel et professionnel des participants, le rapport s’appuie sur plusieurs outils validés dans le champ de la psychologie clinique. Les résultats révèlent des niveaux élevés d’épuisement professionnel, une dépersonnalisation très fréquente et une diminution marquée du sentiment d’accomplissement personnel. Beaucoup décrivent des journées qui se terminent par une sensation d’épuisement profond. Ces données chiffrées témoignent d’un déséquilibre structurel entre l’engagement demandé aux soignants et les ressources mises à leur disposition pour préserver leur santé mentale.

Au-delà de la fatigue, l’enquête démontre que les décès laissent souvent des traces durables : images mentales intrusives, rappels émotionnels, réactions physiques au souvenir d’un événement traumatique. Ces manifestations, caractéristiques du stress post-traumatique, s’installent parfois dans la durée et nourrissent un état d’hypervigilance qui alourdit encore les conditions de travail. Les relations professionnelles s’en ressentent, un nombre significatif de soignants évoquant l’augmentation des tensions et conflits au sein des équipes.

Le deuil soignant absent

Face au décès de patients, les dispositifs d’accompagnement restent largement insuffisants. Les groupes de parole sont rares, les débriefings après un décès reposent souvent sur l’initiative des équipes, et la formation initiale aborde peu ou pas la dimension émotionnelle de la fin de vie. Les professionnels décrivent un sentiment d’abandon institutionnel, renforcé par l’écart entre le soutien qu’ils reçoivent de leurs collègues, généralement jugé solide, et celui offert par leur établissement, évalué comme largement insuffisant.

Le rapport montre que cette détresse émotionnelle s’inscrit dans un contexte plus global de fragilisation du système hospitalier : rémunération jugée insuffisante, charge horaire lourde, difficultés d’organisation et séquelles persistantes de la pandémie. Les soignants exposés au COVID-19 présentent notamment davantage de symptômes de stress post-traumatique, signe que la crise sanitaire a laissé une empreinte durable.

Malgré les difficultés, les soignants continuent d’entretenir, pour la majorité, une relation de qualité avec les patients et les familles. La plupart estime que leurs échanges restent constructifs, ce qui témoigne d’un engagement humain fort. Mais cette proximité affective augmente aussi leur vulnérabilité : plus le lien avec le patient est profond, plus la disparition est vécue comme un choc. La frontière entre empathie professionnelle et fatigue compassionnelle devient alors difficile à maintenir.

Des recommandations pour mieux accompagner les soignants

Ce rapport invite à reconnaître le deuil soignant comme un véritable enjeu de santé publique. Pour aller plus que de simples constats chiffrés, Les Survivants partage plusieurs axes d’amélioration. Notamment, intégrer la fin de vie et ses enjeux émotionnels dans les formations des professions de santé, proposer un véritable soutien psychologique après les décès, renforcer les compétences relationnelles, prévenir les conflits et les situations de stress, ou encore, mettre en place de véritables politiques de prévention du burnout. Ces recommandations prolongent des travaux antérieurs, dont certains rapports institutionnels restés sans suite, notamment celui de l’IGAS en 2010 sur « la mort à l’hôpital ».

Corinne Pauline Nkondjock

Source : infirmiers.com