PÉNURIE D'INFIRMIERS DE BLOC OPÉRATOIRE

Pourquoi les écoles d'IBODE ne font-elles pas le plein?

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Publié le 07/01/2026

Alors que les infirmiers de bloc opératoire continuent de manquer sur le territoire, les bancs de la majorité des écoles de formation peinent à se remplir. Quand certains incriminent les mesures transitoires, d'autres pointent une réalité plus complexe, qui n'est pas nouvelle, et ciblent surtout des défauts de financement.

Instruments dans une salle de bloc opératoire, soignant de dos

Crédit photo : BURGER/PHANIE

Les mesures transitoires sont-elles en train de tuer à petit feu la formation d’infirmier de bloc opératoire ? 14 inscrits pour 30 places (46,6% en taux de remplissage) à Brest, 5 pour 10 places à Limoges (50%) ou encore 19 étudiants pour un quota de 30 à Nancy (63%)… Selon le dernier recensement du Collectif Inter-Blocs (CIB), les écoles ne font certes pas le plein en 2025. Un constat qu’il explique par l’instauration du dispositif des mesures transitoires, étendu à l’ensemble des actes exclusifs IBODE en octobre 2024. « De ce qu’on a pu voir, on est sur un taux de remplissage global de 60%, avec une baisse du nombre de candidats de 12% », commente Grégory Chakir, le président du CIB, qui estime que 70% des écoles enregistrent une baisse du nombre de leurs candidats. « Pour nous, c’est évidemment lié aux mesures transitoires et au fait que les employeurs ne sont pas soumis à une obligation d’envoyer leurs infirmiers en formation. »

Des mesures transitoires moins coûteuses pour les établissements

Le dispositif, imaginé pour pallier la pénurie d’IBODE et permettre aux blocs opératoires de continuer à fonctionner, suppose que les infirmiers qui y exercent sans posséder le diplôme de la spécialité suivent une formation complémentaire de 21 heures. Pour les représentants de la profession, cette formation n’en est pas une ; elle n’a pour but que de protéger juridiquement les infirmiers qui accomplissent les actes IBODE. Et outre les interrogations qu’elle soulève sur la sécurité et la qualité des soins, elle aurait l’effet délétère d’encourager les employeurs à ne pas envoyer leurs infirmiers en formation IBODE. De grade Master depuis la réingénierie, effective en 2022, celle-ci s’étend en effet sur deux années, pendant lesquels les professionnels ne peuvent pas être mobilisés dans les blocs. Surtout, les inscrire dans le dispositif des mesures transitoires s’avère bien moins coûteux pour les établissements, notamment privés, qui en viendraient donc à faire tout simplement l’impasse sur la formation. «C’est une hypothèse tout à fait entendable qui traverse certainement l’esprit de certains directeurs de clinique», réagit Évelyne Cames, présidente de l’Association des enseignants et des écoles d’infirmiers de bloc opératoire (AEEIBO).

Dans ma promotion, 4 infirmiers ont dû démissionner pour s’autofinancer parce qu’avec l’arrivée des mesures transitoires, leur établissement refuse désormais de financer la formation jusqu’en 2031!

Andréa, infirmière de bloc au CHU de Bordeaux, est en cours de spécialisation à l’école qui y est attachée, l’une des très rares à faire le plein en termes d’effectifs. «Le parcours standard, c’est : on fait la demande, on est reçu et après on doit attendre un report d’un an avant de pouvoir entrer enfin en formation», relate-t-elle. Elle fait le constat d'un désengagement des structures privées, tentées de fermer les vannes. Elle-même a bénéficié de la politique de l’établissement en matière de formation et a fait valoir son expérience de 5 ans au sein du public pour y prétendre. «Mais beaucoup d’établissements privés sur Bordeaux ne financent déjà plus la formationDans ma promotion, 4 infirmiers exerçaient en clinique mais ont dû démissionner pour s’autofinancer parce qu’avec l’arrivée des mesures transitoires, leur établissement refuse désormais de financer la formation jusqu’en 2031. »

Un contrat d'engagement pour identifier "les mauvais élèves"

« Je ne suis toutefois pas dans la généralisation de cette hypothèse », nuance Évelyne Cames. Une position qu’elle justifie par l’existence d’un « contrat d’engagement » dans le décret, dont la signature est attendue prochainement. Celui-ci indique en effet que les Agences régionales de santé (ARS) procèderont « à des contrôles, pour voir si les établissements jouent le jeu, et emploient bien des professionnels qui sont autorisés à réaliser les actes IBODE. » De quoi fournir des données qui permettront d’identifier les employeurs qui ne s’appuient que sur les mesures transitoires. « À un moment donné, il va en effet falloir le mettre en exergue. Il y a des établissements qui jouent le jeu […], mais il y a aussi des mauvais élèves qui se disent que nous n’irons jamais vérifier, que les infirmiers en mesures transitoires ne leur coûtent pas cher et que ça leur suffit. »

La législation n’est déjà pas toujours appliquée dans les blocs : les quotas d’IBODE ne sont pas respectés par exemple. Alors pourquoi les établissements se plieraient-ils à un contrat d’engagement qui n’est pas contraignant ?

«Au CIB, nous nous opposons à ce contrat d’engagement, parce qu’il est vide de sanctions», balaie de son côté Grégory Chakir. «La législation n’est déjà pas toujours appliquée dans les blocs : les quotas d’IBODE ne sont pas respectés par exemple. Alors pourquoi les établissements se plieraient-ils à un contrat d’engagement qui n’est pas contraignant ?» Celui-ci ne comporterait en effet pas de sanctions pour les établissements, confirme Évelyne Cames, l’AEEIBO faisant partie des signataires. Pour autant, elle perçoit dans son existence «une volonté» des pouvoirs publics de préserver la diplomation IBODE, avec un engagement du ministère de la Santé à dégager des fonds à partir de 2027 pour financer la formation.

Le manque de financement, premier frein à la formation

Car il est en réalité là, le problème principal : souvent les financements manquent pour envoyer les infirmiers en école IBODE. Sur 657 candidats reçus en 2025, 189 ont dû reporter leur formation, «la quasi-totalité pour des raisons de non-financement», observe la présidente de l’AEEIBO. Si la part des professionnels venus du public demeure stable, «c’est sur le privé qu’il y a une problématique. Elle est liée à deux choses: aux difficultés de financement par les OPCO santé, et aux difficultés de libérer le professionnel pour sa formation et au fait qu’il n’y a pas de clause d’engagement», à l’inverse de ce qu’il se fait dans le public. Une structure privée qui financerait une formation IBODE n’est en effet pas certaine de voir revenir son professionnel une fois celui-ci diplômé.

Ces difficultés de financement, Josette Bastelica, responsable pédagogique de l’école de formation IBODE de Marseille, et Stéphanie Laboutière, cadre de santé formatrice et vice-présidente de l’AEEIBO, les constatent également. Cette année, 16 candidats à la formation provenaient de l’AP-HM ; mais seuls 10 ont pu être financés. «Les établissements mettent en place des enveloppes budgétaires qui ne peuvent pas être dépassées» et qui limitent de facto le nombre de professionnels pouvant être formés, relève Stéphanie Laboutière, dans un contexte général où les budgets des hôpitaux sont de plus en plus contraints. Le phénomène est particulièrement visible sur les contrats d’apprentissage. Dans le privé essentiellement, le financement des continuités de parcours permet aux candidats d’intégrer directement les écoles d’IBODE via des contrats d’apprentissage. «Notre recrutement n’était pas énorme, nous pouvions en accueillir 5 ou 6 sur certaines années. En 2025, nous avons constaté que les établissements, publics comme privés, ont mis un frein sur ces contrats. Donc nous n’avons plus d’apprentis», explique Josette Bastelica. La situation n’est pas spécifique aux formations IBODE, mais découle «d’une politique générale sur l’apprentissage», ajoute Stéphanie Laboutière. À savoir, la réforme de l’apprentissage, entrée en vigueur au 1er juillet dernier, qui restreint le financement de l'État et contraint les employeurs à s'acquitter d'une participation obligatoire de 750 euros pour tout contrat d'apprentissage.

Ces difficultés touchent également les infirmiers en mesures transitoires qui souhaiteraient pourtant obtenir le Master. «Plusieurs d’entre eux auraient voulu se former, mais le financement fait là encore défaut», pointe Josette Bastelica. Or, sans financement, impossible pour ces professionnels en activité, souvent parents ou trop âgés pour prétendre par ailleurs à l’apprentissage (la limite d’âge est fixée à 30 ans), de consacrer 2 années complètes à une reprise d’études.

"Nous avons toujours eu des promotions en-deçà"

Pour autant, le tableau n’est pas complètement noir. En réalité, selon les chiffres de la Direction des recherches, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), les effectifs d’étudiants IBODE ont largement augmenté depuis 2015 et la mise en place des actes exclusifs IBODE : de 502 au total, ils étaient, en 2024, 1 236, dont 637 en première année et 576 en deuxième année. Les effectifs se stabilisent ainsi autour de 1100-1200 inscrits chaque année. Quant aux quotas de formation qui ne sont pas remplis, la situation est loin d’être nouvelle. «Nous avons un agrément de 60 places mais nous avons toujours eu des promotions bien en deçà, et ce bien avant les actes exclusifs et les mesures transitoires», indique ainsi Josette Bastelica, qui compte dans son établissement 28 inscrits en 2025. 60, c’est aussi le nombre de places dont dispose l’école d’IBODE de Toulouse, où Évelyne Cames occupe la fonction de responsable pédagogique : «Il y a 3 ans, le directeur général du CHU de Toulouse et la région ont décidé d’augmenter le nombre de places de 10 par 10. Je suis passée d’un quota de 30 à 60 places. Mais je savais très bien que je ne le remplirais pas.» Une augmentation qui, certes, ne se traduit pas à l’arrivée par une hausse des diplômés mais qui fait partie des réponses à une problématique sur laquelle tout le monde s’accorde : la pénurie d’IBODE. «J’ai toutefois maintenu mes effectifs. Parce que j’en ai 42 en première année et 47 en seconde année. Et si je regarde sur les trois ans, je me rends compte que les effectifs ont quand même augmenté !»

La formation à l’école est le seul moyen de comprendre notre responsabilité.

Le public à cibler en priorité : les étudiants 

Car, quand elle peut être financée, la formation demeure attractive, même face à la voie alternative des mesures transitoires. Andréa aurait pu bénéficier des mesures transitoires, mais elle a ressenti le besoin de sécuriser ses compétences. «Avec la formation en mesures transitoires, il n’y a pas de pratique, pas de répétition des gestes», explique-t-elle. «Mais ce n’est pas avec une formation théorique qu’on maîtrise les actes» spécifiques IBODE. «La formation à l’école est le seul moyen de comprendre notre responsabilité. On comprend les conséquences de mal positionner un écarteur, de ne pas suturer avec le bon fil ou de ne pas faire une suture assez serrée

Avec la réingénierie et son passage en Master, la formation intéresse également beaucoup les étudiants en premier cycle qui, après leur Licence, peuvent désormais enchaîner sur les deux années supplémentaires. C’est vers ce public-là que l’école de Marseille tourne ses efforts. «C’est un public très favorable», confirme Josette Bastelica, qui a de plus l’avantage de n’être pas confronté aux mêmes freins de financement, les frais de formation étant pris en charge par la région. « C’est un public de choix, car ils sont relativement jeunes, ils connaissent le bloc opératoire parce qu’ils y ont fait un stage au moment de leurs études, ils ont vu que ça leur plaisait. Et ils vont apprendre dans les bonnes pratiques, ils sont encore dans le mouvement de l’apprentissage. » S’ajoute enfin un dernier élément, qui pourrait être décisif pour renforcer l’attractivité de la formation : l’inscription de la spécialité en pratique avancée, prévue dans la loi infirmière de juin 2025. « Beaucoup d’étudiants me demandent ce que ça va être, ce qu’on va pouvoir faire », commente Évelyne Cames. « Certains me disent que la pratique avancée permettra d’avoir un champ d’action en chirurgie plus vaste », auquel viendra s’ajouter un pan dédié à la recherche. Un chantier sur lequel se penchent déjà les associations de la profession et qui supposera d’enrichir une partie de la formation.

La voie de la VAE
Il existe une autre voie pour atteindre la diplomation : celle de la Valorisation des acquis de l’expérience (VAE). Les infirmiers qui la choisiront pourront faire valoir leur expérience professionnelle dans le but d’obtenir tout ou partie du diplôme. « Des écoles construisent des parcours hybrides, c’est-à-dire que valorisent l’expérience par la VAE et la complètent avec des modules de formation pour certaines compétences. Ce sont des voies qu’il faut absolument que l’on développe », martèle Évelyne Cames. Le dispositif constituerait également un moyen de contourner les problématiques de financement, ce dernier étant supporté par l’employeur. De quoi alors capter aussi les professionnels en mesures transitoires. « Ceux qui sont en mesures transitoires et qui ont des problèmes de financement, on ira les chercher par ce biais-là », conclut Stéphanie Laboutière.

Source : infirmiers.com